
Anaïs, Jason, Lena, Andy et les autres… L’enfance en danger.
Carte blanche parue dans Le Soir, le 28 décembre 2009.
Récemment encore, l’actualité nous a révélé des faits divers atroces concernant de jeunes enfants. Des bébés, des tout-petits, battus au sein même de la cellule familiale et qui, dans de nombreux cas, perdent la vie dans des conditions inqualifiables.
Ces faits divers ne sont malheureusement pas exceptionnels. Lors de la rentrée parlementaire, j’interrogeais le gouvernement de la Communauté française sur la petite Anaïs, 1 an et demi, tuée par son père, déjà soupçonné de meurtre, placé en IPPJ, et qui bénéficiait d’une sortie non encadrée.
Cette fillette qui évoluait dans des conditions particulières (grossesse précoce, la mère n’avait que 15 ans au moment de la naissance et un père placé pour une série de faits graves dont un meurtre) était-elle encadrée par les services de la Communauté française, l’ONE ou l’Aide à la jeunesse ?
Je reçus comme seule réponse que la jeune mère était émancipée et que l’enfant évoluait normalement sans aucun accompagnement particulier. C’est un peu léger.
Une semaine plus tard, nous apprenions qu’à Charleroi, le petit Andy, 17 mois, battu à mort, succombait à ses blessures. Il avait subi des coups extrêmement violents au sein de la cellule familiale. Là encore, la mère est très jeune, son compagnon est soupçonné.
Le même jour, la presse publiait le cas de la petite Lena, un bébé de 22 mois décédé d’une overdose.
Et je pourrais continuer à détailler cette revue de presse sordide car la liste est longue…
Ces faits atroces ne peuvent que heurter et choquer les parents et tout simplement les êtres humains que nous sommes.
Dans la plupart des cas, ces enfants évoluent dans des familles précarisées. Des mères très jeunes, souvent instables affectivement, en errance sentimentale, qui ont bien du mal à concilier leur désir d’insouciance, bien légitime à leur âge, avec la responsabilité d’un tout petit enfant.
Loin de moi l’idée de stigmatiser ces jeunes mères ou de mettre en doute leur instinct maternel. La plupart d’entre elles s’en sortent très bien, souvent entourées de leur famille. Mais qu’en est-il des autres, qu’en est-il de celles qui se retrouvent seules avec cette énorme responsabilité, celles dont le compagnon, souvent tout aussi jeune, n’a pas la patience de supporter les pleurs d’un enfant ?
Mon intention n’est pas de montrer du doigt des familles précarisées qui, pour la plupart, réussissent, malgré des conditions de vie difficiles, à offrir l’affection indispensable à l’épanouissement de leurs enfants.
Mais n’est-ce pas notre rôle à nous, pouvoirs publics, aux membres du gouvernement, de mettre au service de ces jeunes mères tous les outils pour éviter qu’elles dérapent, qu’elles perdent pied et que l’on arrive à ces drames qui font les gros titres des journaux ?
La mission de base de l’Office de la naissance et de l’enfance n’est-elle pas l’accompagnement de la mère et de l’enfant ?
« Dans beaucoup de maternités, les TMS (travailleurs médico-sociaux) de liaison informent les parents sur l’ONE et ses missions », dit le contrat de gestion. « Les familles sont libres d’accepter ou de refuser l’accompagnement du TMS à domicile. »
Bien sûr que le rôle de l’ONE n’est pas de s’immiscer dans la vie des familles, aussi démunies soient-elles, mais ce rôle de prévention est fondamental, capital. Il faut tout mettre en œuvre pour éviter que des jeunes enfants soient victimes de l’immaturité parentale de leurs parents !
Il faut aider ces jeunes mères à assumer leur maternité précoce et oser prendre les décisions qui s’imposent lorsque l’enfant est en danger. Je ne remets pas en cause les principes fondamentaux qui veulent que l’on favorise au maximum les liens familiaux, c’est une évidence. Mais à quel prix ? Jusqu’où faut-il aller pour favoriser ces liens familiaux quand il y a danger ?
Il faut oser le dire, les cas d’enfants placés par le juge en institution ou en famille d’accueil qui sont à nouveau maltraités lorsqu’ils retrouvent leurs parents biologiques existent et il ne faut pas se voiler la face, ils sont nombreux.
Voici l’extrait d’un bulletin de l’ONE consacré à l’enfance maltraitée, il s’agit d’un article rédigé par un pédopsychiatre belge :
« … une ou deux fois par an, on entend parler d’un bébé ou d’un tout jeune enfant martyr, blessé ou battu à mort, victime de l’impulsivité ou du sadisme d’un parent. Certaines des familles ici en cause n’avaient jamais été repérées comme étant ‘à risques’. Cependant, et sans que les conséquences soient toujours aussi tragiques, quand on écoute le témoignage de pédiatres qui pratiquent une pédiatrie sociale, on se rend compte qu’un certain nombre de cas à risque sont bel et bien repérés et ne sont pas suivis avec assez de vigilance par les services sociaux d’Etat, ou sont laissés trop longtemps en famille au nom de ‘Tout à la famille’. »
Dans ce même article, on insiste sur les connaissances des travailleurs médico-sociaux, sur l’expertise dont font preuve notamment les équipes d’SOS-Enfants.
Mais les résultats restent modestes.
Et c’est là que le bât blesse. Nous avons en Communauté française des équipes parfaitement formées pour déceler les risques de maltraitance au sein de familles « à risque », mais il semble que l’on n’intervienne pas suffisamment.
Au nom du lien familial, des enfants maltraités retournent souvent trop tôt auprès de leur famille. Ou simplement parce qu’il manque de places en institution, parce que les familles d’accueil, sans l’espoir d’une possible adoption future, se font de plus en plus rares. Parce que l’on est passé du « tout à l’institution » il y a 30 ans au « tout à la famille », parfois même au mépris des intérêts et de la sécurité de l’enfant.
Le débat n’est pas clos, il doit être riche et fourni, mais il doit être mené rapidement au nom de nos enfants.
Florence Reuter, Députée régionale et de la Communauté française.